Quels points communs entre webdocumentaires et datajournalisme (ou journalisme de données) ?
Ce sont 2 pratiques journalistiques émergentes en France, qui utilisent pleinement les supports numériques (notamment les tablettes puisque c’est aujourd’hui que sort l’iPad en France) notamment l’interactivité et l’information visuelle. Des vidéos et des photos dans les webdocs, et des schémas et animations dans le datajournalisme (mais il y a aussi des webdocs à base de schémas comme « Make up your mind » sur FlypMedia). Dans la plupart des cas, ces nouvelles formes laissent une grande place au travail d’investigation, ce qui est une bonne nouvelle face à la montée en puissance du webjournalisme de desk, dans lequel le factchecking laisse parfois à désirer. Autres points communs : ces productions sont lourdes à réaliser (230 000 €, une équipe de 50 personnes pour Prison Valley), et elles nécessitent de faire travailler ensemble journalistes, infographistes flasheurs, développeurs, vidéastes ou photographes. Difficile donc de coller à l’actu, mais en contre partie, ces productions ont une longue durée de vie, et elles représentent un investissement en terme de notoriété et d’image pour les médias traditionnels pour qui elles représentent un facteur d’innovation.
Quelles différences ?
Avec le webdocumentaire, on a un peu l’impression de retrouver l’esprit des CD-Rom multimédia des années 90 : une jolie interface graphique dans laquelle on doit cliquer ici ou là. Il faut entrer dans la logique des concepteurs, s’investir dans le fonctionnement de cette mini application, on se perd parfois. Tout cela a son charme, mais repose aussi sur un certain fantasme d’interactivité avec l’utilisateur. L’internaute lambda n’a pas forcément envie de se plonger ainsi dans un sujet au long court, tout en étant sollicité pour définir son propre parcours. Les productions qui fonctionnent le mieux sont à mon avis celles qui permettent d’estimer facilement le temps de parcours, voire de choisir un parcours plus ou moins long selon le temps ou l’envie dont on dispose (Flypmédia permet par exemple de visualiser les séquences, ce qui est très pratique). Cette réserve ne retire rien à l’intérêt de la démarche, et des webdocs comme Prison Valley ou Le Challenge forcent le respect, par la qualité du travail journalistique réalisé.
L’ADN du webdoc en fait une sorte de cousin de la télé, alors que le datajournalisme se développe principalement sur les sites de presse écrite. A travers ces origines différentes, on retrouve aussi un rapport différent avec le public. Dans le webdoc, l’internaute interagit certes avec l’application, mais assez peu avec le journaliste ou d’autres utilisateurs. Dans le datajournalisme, il est régulièrement mis à contribution, dans une logique de crowdsourcing. Relativement innovant sur la forme, le webdocumentaire reste assez classique dans la manière de produire et de diffuser l’information. Le datajournalisme représente en revanche une vraie et profonde évolution du journalisme sur toutes les étapes de la fabrication d’un sujet : dans la collecte d’info, dans sa vérification, dans sa présentation, dans sa diffusion et sa mise en discussion.
Le webdocumentaire peut représenter un nouvel avatar du grand reportage (liberté d’écriture, capacité à transporter l’internaute dans un univers singulier, travail de terrain que cela suppose), qui illustre la posture traditionnelle du journaliste face aux événements et face au public. Le datajournalisme au contraire resitue le journaliste comme un médiateur d’information, qui avec d’autres (développeurs, infographistes, mais aussi la communauté des internautes) donne sens aux informations. J’aurais tendance à dire que les nouvelles formes de journalisme ne reposent moins sur des innovations de mises en forme (le « multimédia ») que sur une nouvelle attitude face à l’info. En cela, le datajournalisme ne semble plus porteur d’avenir et plus innovant que le webdocumentaire, même si c’est une nouvelle forme de journalisme « assis », qui se contente d’explorer les données du Web.
Quelques exemples
Webdocumentaires
Arte : Prison Valley, Afrique : 50 ans d’indépendance, Gaza-Sderot
Canal + : Le Challenge
LeMonde.fr : Homo Numericus
FlypMedia : Make up your mind, A matter of life and death
Etudiants de l’ESJ : Voyages, Tango, Théâtre
Datajournalisme
ManyEyes : US government expenses, BC agencies expense, Shakespeares favourite words, Psalm 119
Gapminder : Who has the most Internet users ? Where is HIV decreasing?
NYT : Box Office Receipts 1986 — 2008, Elections 2008
Guardian : Debt deficit in OECD countries, MP’s expenses
ActuVisu : Bureaux de vote

