Commençons par une remarque de portée générale : le petit livre qui a fait voir rouge est agréable, facile à lire et bien documenté, même si on peut regretter l’absence de références à des travaux de chercheurs*. Il a le mérite de rendre compte d’une réflexion cohérente sur un sujet qui ne doit pas être réduit à la seule question, polémique, de la disparition des journaux papier.
Pour Bernard Poulet, rédacteur en chef à l’Expansion et auteur d’ouvrages sur la presse, l’heure est grave : la presse traverse une crise profonde. 2009, restera en effet comme une année noire pour la presse, plus particulièrement aux Etats-Unis : coupe massive dans les effectifs des grandes rédactions, désertion (définitive?) des annonceurs. Au moment où le livre sort en kiosque, de nombreux organes d’information sont en effet menacés de disparaître. Mais, note Bernard Poulet, on se refuse à discuter, en France, de l’hypothèse de la disparition de l’essentiel des journaux papier. Le tabou est tenace. Pourtant, depuis l’apparition de la presse gratuite et, surtout, depuis l’essor des médias numériques, la situation va de mal en pis. « Il faut tordre le cou à un lieu commun qui voudrait que jamais l’apparition d’un nouveau média n’a fait disparaître ceux qui le précédaient ». De quoi faire frémir les plus sceptiques parmi ceux qui, comme moi, ont toujours appris que la radio n’a pas tué la presse, la télé n’a pas tué… bref que le nouveau, ne tue pas l’ancien.
Mais l’auteur précise que la substitution d’un média par un autre ne serait pas si grave si, au delà de la crise de la presse, ce n’était pas l’information elle-même qui était en danger. « La disparition des journaux ne serait pas une catastrophe si d’autres formes de diffusion d’informations, notamment sur internet, les remplaçaient ». Malgré l’abondance des informations, des sites Web, les journaux gratuits, et le flot continu de commentaires, « force est de constater l’appauvrissement des contenus ».
Plus encore que l’avenir des journaux imprimés, ce qui est en jeu c’est bien la possibilité de continuer de produire et de diffuser une info de qualité. Pour Bernard Poulet, les « discours pathétiques » sur le caractère irremplaçable et la supériorité de la chose imprimée, dissimulent l’essentiel. « Ce qui risque de nous manquer, ce qui nous manque peut être déjà, ce n’est pas le Monde ou le Figaro, mais la possibilité de financer quel que soit le mode de diffusion, le travail du journaliste, en particulier, les enquêtes longues et coûteuses ». A travers ces propos fondés sur un constat lucide, l’auteur rend compte de son attachement à une certaine idée et à une certaine forme de journalisme : un journalisme exigeant, un journalisme d’enquête et de terrain…à mille lieues du journalisme de divertissement branché sur ce qui fait le buzz et qui fait vendre (des espaces publicitaires).
Dans le contexte actuel, tout porte à croire que ce journalisme que l’auteur s’attache à défendre est condamné à la marginalité. Les ressources de la presse se tarissent et les lecteurs désertent : érosion et vieillissement du lectorat, désintérêt des jeunes générations pour l’écrit et l’information (hard news), idéologie de la gratuité, chute structurelle des recettes publicitaires et déplacement des budgets vers Internet et la presse gratuite. Face à la gravité de la situation, l’auteur invite à réinventer plutôt qu’à réformer l’existant. La crise est d’ampleur et on nous propose de bien mauvaises solutions : diminution de la pagination des journaux, hausse du prix de vente, diminution du temps d’enquête, fermeture de bureaux à l’étranger, multiplication de suppléments piège-à-pub, inflation des « plus-produits » (livres, cd…), etc. En bref, le remède est parfois pire que le mal.
Contraints de s’adapter ou de mourir, les médias se soumettent aux tendances du moment, risquant ainsi de scier la branche sur laquelle ils tiennent déjà dangereusement en équilibre. Donnant prises aux discours à tonalité libérale-libertaire, ils adoptent la culture participative qui prône la fin des intermédiaires et pourfend les experts, se plient à la « culture de l’impatience » de leurs publics (culture zapping de la brève et de la vidéo courte sur Youtube, culture Twitter ou l’info en 140 caractères) et poussent vers de nouveaux standards journalistiques (écrire plus court, privilégier les résumés, trouver des accroches racoleuses pour capter l’attention de l’audience, etc.). L’ouvrage de Bernard Poulet nous rappelle que ce n’est pas en acceptant de se mettre au diapason de toutes les nouvelles tendances (fantasme du nouveau) et en confortant, dans le monde de la presse, l’idéologie du client-roi (l’info at anywhere, and anytime) que l’on rend service aux lecteurs. L’auteur nous pousse ainsi à nous questionner sur cette nouvelle figure du journaliste qui est d’abord là pour « rendre service », pour « faciliter les conversations entre internautes », et non pour produire de l’information. Dans cette optique, le journaliste doit savoir trouver l’info, l’agréger, ajouter des liens, la réécrire, la référencer, et doit savoir capter l’attention de l’internaute consommateur. Mais c’est bien parce que ce « journalisme d’agrégation et de commentaire coute bien moins cher que d’autres » qu’il tend à se développer et prendre le pas sur d’autres formes de journalisme. Puisque le marché ne peut plus permettre d’assurer la production d’une information de qualité, il faudrait peut-être inventer de toute urgence un véritable service public d’information. En écrivant cela, Bernard Poulet ouvre la voie, en conclusion de son ouvrage, à la réflexion sur les modes de financement alternatifs de l’information. On pense notamment à des médias non profit financés par des fondations ou des mécènes (Propublica, Institute of investigative journalism aux Etats-Unis), à des enquêtes financées par des systèmes de souscription, etc. En bref, stimuler l’imagination pour que la fin des journaux ne signe pas la fin de l’information de qualité.
*B. Poulet, La fin des journaux et l’avenir de l’information, Gallimard, 2009

